Prologue de mon nouveau manuscrit
Le temps de clore mon dernier manuscrit est venu…
« Intimes convictions » chemine vers une éventuelle publication.
Cinq personnages pour illustrer la rencontre exceptionnelle que permet l’accès à
l’intime conviction d’autrui et les échos qui en résultent sur le cours d’un procès, d’un
amour, d’une thérapie, d’une incarcération.
La rencontre qui met en mouvement, au plus profond de soi.
Jérémy se débat dans la violence face à une mère toxique.
Joséphine comparaît à la Cour d’assises pour répondre d’un infanticide.
Noam, son psychiatre, s’efforce de la soigner.
Léa doit faire face à ses fêlures pour les juger.
Louis, avocat, cherche à se défendre de lui-même pour lui échapper.
Leurs cinq voix entrent en résonance. En chacun d’eux, une part d’enfance à vif, que la rencontre avec celle d’un autre va apaiser.
L’intrigue se noue, à la fin, dans la rencontre ultime que permet la pratique de la Justice Restaurative à travers des rendez-vous détenus/victimes, comme l’a illustrée le film de Jeanne Herry « je verrai toujours vos visages ».
En avant-première, le prologue… qu’en pensez-vous ? Je suis preneuse de toutes vos réactions et suggestions d’améliorations !
Dans le cabinet de Léa, juge des enfants
Je suis le juge des enfants, le dernier rempart, mais je me sens souvent très seule face à ce que je dois contenir.
Trois déferrements à la permanence cet après-midi : à l’issue de leur garde à vue le substitut a
décidé d’une présentation immédiate devant le juge des enfants. Il m’est demandé de les
placer sous contrôle judiciaire jusqu’à leur jugement. A défaut de respecter leurs obligations,
ils risquent la détention provisoire. Je ne sais plus comment m’y prendre avec Killian, ce
gamin est un écorché vif. Il n’a pas réussi à s’intégrer en famille d’accueil ni en foyer. Il se
fait rejeter partout. Sa colère est justifiée, mais elle le ravage. Toute sa souffrance me fait face.
Si la vieille conne, derrière, n’arrête pas de renifler, je vais lui en mettre une. Putain, je vais la démonter, elle fait exprès de gémir et de parler comme une victime, alors qu’à la maison elle me répète qu’elle aurait dû avorter pour ne pas m’avoir, que je lui pourris la vie depuis ma naissance… bah, c’est pas fini, poufiasse, je vais te la pourrir bien profond ton existence de merde ! Pour ça je suis plutôt doué et je vais m’appliquer !
Killian se retourne et hurle à sa mère de la fermer… il est complètement braqué, elle sait
parfaitement comment déclencher sa rage. Il ne supporte pas d’être considéré comme
l’agresseur. C’est pourtant lui qui assène les coups. Face à elle, il ne se contrôle pas.
La juge me reprend… mais qu’est-ce qu’elle a aujourd’hui ? Elle me gonfle aussi la juge ! Pourquoi elle reste accrochée au dossier des flics, pourquoi elle fait comme si elle ne savait pas ce qui se passe chez moi ? Inutile d’insister, je ne retournerai pas au foyer !
Je connais bien Killian et je n’ai aucune envie de larguer sur lui les foudres de la répression.
Avant d’être saisie par le parquet au pénal, je l’ai suivi en assistance éducative puisque,
souvent, les adolescents délinquants ont été, et demeurent, des enfants en danger dans leur
famille. Âgé de seize ans aujourd’hui, Killian est placé depuis ses dix ans. Dans l’implacable
conflit qui a opposé ses parents, tout a été divisé par deux au moment du divorce ; les enfants
aussi.
La mère n’aurait jamais laissé le petit Mathias, chétif et doux ; le père s’est rabattu sur l’aîné.
Killian et Mathias ont été partagés et écartelés. Contraints de prendre le parti de celui qui les
avait choisis et de renoncer à l’autre, utilisés sans scrupule pour nuire à l’adversaire, ils ont
dépensé toute leur énergie psychique à survivre dans la guerre des adultes. Killian a
développé des troubles du comportement et des apprentissages, Mathias cumule les retards de développement physiques et psychiques. Le cerveau de l’enfant humain se fige face à
l’invasion de la violence.
Je dévisage un instant Killian avant de lui expliquer que, contrairement aux audiences civiles
au cours desquelles je le tutoie, aujourd’hui je porte ma robe et je vais le vouvoyer car, même
si son audition va également se dérouler dans mon bureau, il s’agit d’une procédure pénale.
L’enjeu sera de le convaincre de rentrer de la maison d’adolescents d’où il a fugué pour
occuper le terrain chez sa mère. Il n’a de place nulle part : son père refuse de le recevoir dans
sa nouvelle famille, sa mère s’évertue à faire de lui un bourreau domestique pour justifier sa
préférence pour le cadet.
Les paupières lourdes de Killian sur son regard triste, ses traits grossièrement taillés, sa
bouche renfrognée lui donnent un air de chien abandonné. Il était dans un état de grande tension lors de la dernière audience civile et avait commencé par refuser l’entretien individuel
que je lui proposais. Son père redoutait une agression. Pas moi. Oui, Killian est un terrain
miné, un gosse en miettes qui ne contient plus sa colère. Un être errant en quête d’un être
fiable à aimer. Comment pourrait-il en être autrement quand la seule personne qu’il aime, son
père, préfère le laisser dans un foyer où il est malmené plutôt que de l’accueillir ?
Personne n’a signifié à Killian qu’il a été un enfant formidable. Son estime de soi dégradée et
ses crises, ses difficultés sociales entravent ses relations aux autres.
Il soupire en levant les yeux au ciel quand je lui explique ce qui lui est reproché. Il reconnaît
avoir bousculé et giflé sa mère, fracturé une porte, dégradé la télé de son frère.
— Vous avez raison, Killian, si vous quittez l’appartement de votre mère, votre frère
reviendra aussitôt et ils y seront bien tous les deux sans vous, mais vous n’avez pas autre
chose à faire de votre existence que d’empêcher ça ? Votre mère préfère votre frère, votre père ne compense pas, vous n’y pouvez rien, c’est comme ça. J’en ai assez de vous voir végéter
dans cette famille qui vous empêche de grandir, alors maintenant je vous demande d’arrêter
de vivre contre eux et d’exister un peu pour vous.
La salope, derrière, essaie de protester, la juge lui cloue le bec. Putain, la juge, tu n’y
es pas allée par quatre chemins en me balançant ça dans la gueule. Tu m’as collé au
mur. Moi, je veux une place, une place dans ma famille, et tu me dis, avec ta petite
voix, que je n’en ai pas… comment tu veux que je m’en sorte alors ?
— Bon, Ok, je ne peux pas retourner chez ma mère, mais je n’irai pas au foyer.
— Vous savez très bien qu’il n’y a rien à attendre de votre père.
Il baisse la tête en soupirant. Je sais qu’il me déteste de le lui répéter ; je ne mens pas aux
enfants de mon cabinet. Je voudrais lui éviter l’humiliation de faire appeler son père par
l’éducatrice. Il n’en démord cependant pas.
Je suspends donc l’audience pour le confronter aux limites de son père, qui va, encore une
fois, refuser de le prendre en charge. Puisqu’il le faut.
Je retourne chercher Killian. Emmuré dans le silence et la colère, il refuse de m’adresser la
parole. Je ne demande même pas à l’éducatrice de confirmer que son père exclut de
l’accueillir. J’indique à Killian qu’il sera jugé ultérieurement pour les faits commis contre sa
mère et je lui demande ce que nous faisons maintenant.
Son corps accablé s’affaisse sur la chaise.
— Ok, je retourne au foyer. J’ai nulle part ailleurs où aller.
— Vous allez y arriver, Killian, ça va aller…
Tu sais très bien que ça n’ira pas. Je te déteste quand tu me mens. Là-bas on a pissé sur mon matelas, brûlé mes affaires, je suis menacé. Tu as même demandé que je sois changé d’endroit en urgence… tu crois encore au blabla des éducateurs qui ne font rien à part me péter les couilles et me traiter comme un clébard ? Ma mère la remercie de la débarrasser de moi, je hais cette salope, ça me fera du bien de ne plus voir sa sale gueule de pute.
Je me chie dessus à l’idée de rentrer au foyer. Je vais les faire chier à mort pour ne pas être emmerdé.
Il s’est retourné en franchissant le seuil de la porte, si jeune entre les deux policiers de
l’escorte, et ses yeux, comme des crocs, m’ont saisie au ventre. A chaque fois, avec lui, il me
faut balancer contre les parois du système familial qui l’étouffent la bouteille vide de sa
détresse. Il se larde les pieds en la foulant avec rage jusqu’à ne plus pouvoir faire un pas pour
fuir. La réalité de sa famille lui est à ce point insupportable qu’il ne peut s’empêcher de la
recomposer.
Le jour de l’acceptation, le chien pataud qu’est actuellement ce gosse s’élancera. Surpris
d’abord, puis grisé par sa vélocité, il bondira sur les plaines languides de l’amertume,
dominera les sommets incertains de ses craintes. Une créature ailée, parée de l’incandescence
des nuits profondes, surgira de ses entrailles endurantes. Killian aura pris son essor. C’est ce
que je porte pour lui.
L’amener à cet espoir-là suppose qu’il ait renoncé à l’autre, celui qu’il met encore en ses
parents. Je dois être cet instrument-là, mais je ne suis pas sûre d’en avoir le droit. Tellement
peur de le blesser davantage. Tellement peur pour lui. Tellement peur de ce qu’il remue en
moi.
Écrivez votre article ici...

