Deuxième nouvelle...
La lumière des jeunes filles en fleurs
Rosa
Elles fuguent toutes au début. Toujours.
Si abîmées, mes petites, qu’elles ne savent se jauger qu’à ce qu’elles rapportent. Si terrifiées qu’elles se rassurent en replongeant dans leurs cauchemars, et elles en ont plein la tête des horreurs, mes petites.
La nuit les happe parce que dans l’enfer, elles ont ancré leurs repères. La nuit les capte parce qu’elles ont franchi tous les caps, jusqu’à revendiquer leur liberté sur leur corps pour le vendre et se convaincre que ce qu’elles se payent ensuite le vaut bien.
J’ignore comment elles font pour se dresser face à chaque jour, mais je mesure leur courage. On ne se retrouve pas par hasard sur le trottoir. Enfin, de nos jours on ne tapine plus. Le web les livre en pâture sur tous les smartphones. De nos jours, on ne tapine plus : on travaille. Des réseaux de proxénètes gèrent les rendez-vous avec les clients, réservent les hôtels, en déduisant scrupuleusement du peu qu’ils leur laissent le coût du protoxyde d’azote et du Mac do. Il faut bien qu’elles mangent un peu et qu’elles se shootent pour tenir la cadence. Elles ont toutes des histoires et des personnalités différentes, mais un dénominateur commun a dévié leur parcours : le viol, l’effraction fondatrice qui dissocie le corps et l’esprit.
La maison des fleurs est la leur le temps d’en finir avec leur monde et de s’en reconstruire un autre. Mes petites fleurs sont des mineures, des ados précipitées dans le commerce barbare de la sexualité. Au cours des premières séances de l’atelier « esthétique et soin de soi », elles s’endorment dès que la masseuse les touche. Allongées en sous-vêtements sur la table de massage, elles se déconnectent à peine effleurées. Le travail consiste à les mener à rester conscientes quand une peau étrangère entre en contact avec la leur.
De l’autre côté du jardin, Iris et Lilas s’acheminent vers le portail. Voilà dix jours qu’elles sont arrivées. Toujours convaincues de n’être rien que des petites putes, elles sont maquillées comme des camions volés. Atomisées par les traumatismes, elles n’ont aucune idée des effusions de couleurs et de parfums qui peuvent éclore de leurs décombres. Voilà dix ans que je dirige cet établissement et je connais, moi, le processus de l’efflorescence ; toutes ces gerbes en germe en elles. Pour les accompagner vers la floraison, il faut les laisser partir. Sans rien d’autre que leur téléphone, un tube de lubrifiant et quelques préservatifs dans leur petit sac à main. Voilà dix ans que ça me déchire les tripes, mais elles ne reviennent que si elles ne sont pas retenues.
Je réprime l’élan qui me précipiterait vers elles, les serrerait fort pour leur faire un nid de mes bras, caresserait leurs joues en les suppliant de rester, de ne plus s’abîmer. Aucune digue, cependant, ne peut contenir les désastres de la fin du monde et elles doivent en finir avec le leur. Mes petites fleurs ne s’épanouissent qu’en découvrant elles-mêmes, par touches impressionnistes, leur immense beauté. Je marche lentement vers Iris et Lilas qui ne m’ont pas vue pour ne pas les effrayer. Elles se figent en m’apercevant, je m’arrête en souriant pour les draper silencieusement de toute la douceur qu’elles éveillent en moi. Elles me dévisagent. Un bref instant suspend le bras d’Iris tendu vers le mécanisme d’ouverture. De toutes mes forces j’implore tous les dieux d’ouvrir un cratère à leurs pieds, mais le portail se referme sur elles et un abîme se creuse sous les miens. Iris a quinze ans, Lilas quatorze ; des peluches peuplent leurs lits. Quand Lilas se retourne, je frémis. Un geste d’aurevoir anime sa main. De joie mon cœur bondit. Mes petites savent comme elles sont aimées ici, à la maison des fleurs de Montargue. Celle qui ne l’avait pas compris et qui n’est pas revenue est peut-être morte aujourd’hui.
***
Marguerite
C’est Hyacinthe qui l’a trouvée dans l’abri de jardin. Avec mes genoux en compote, je ne peux plus me précipiter.
« —Marguerite, Jasmine ne veut pas sortir. Dis-lui, toi, qu’on ne va pas la houspiller à cause de ses notes au collège, elle ne me croit pas ! »
Il disjoncte parfois, j’ai pensé que c’était un renard ou un chat. Hyacinthe ne vit plus tout à fait dans la même temporalité que moi, il repart en arrière et ne conjugue le présent qu’en pointillés. L’accident de Jasmine a brouillé des connexions dans son cerveau ; comme la voiture, nous avons été pulvérisés. A quarante ans, Jasmine avait la vie devant elle. Alors que nous aurions dû l’y précéder, la mort l’a engloutie en un instant. Perdre son enfant quand on est de vieux parents, aucun anachronisme n’est aussi violent. Hyacinthe a été propulsé hors du temps.
« —Viens, Marguerite, Jasmine a l’air mal en point. Si quelqu’un s’en est pris à elle, il va voir de quel bois je me chauffe ! »
Une ombre d’inquiétude voilait sa voix, j’ai empoigné mon déambulateur. Nous avons atteint ce seuil de la vie commune –ou de l’amour–où l’émotion de l’autre résonne en chacun comme la sienne.
Elle gisait dans un coin, terrée comme une bête, mais c’était une gamine. Une gamine esquintée, en sang. Une gamine à qui on avait fait du mal.
« —Hyacinthe, va chercher le téléphone, et ne t’inquiète pas, ça va aller. »
En une fraction de seconde, la gamine s’est redressée et a saisi mon bras avec la force d’une mâchoire. Ses yeux dardaient des éclairs, son regard s’est rivé au mien.
« —Non chéri, rapporte plutôt ma trousse de secours ! »
On s’est dévisagé. Elle savait que j’avais compris.
« —Tu as de la chance, ma petite, je sais recoudre, j’ai été infirmière toute ma vie. »
Elle était comme nous, cette gamine, elle avait trouvé refuge ici.
***
Jasmine
Eux aussi ils ont fui. Eux aussi ils ont peur qu’on les retrouve.
Le vieux débloque grave, il me prend pour leur fille, il repeint mon enfance et ça pète de couleurs. Je ne dis rien, manifestement ça lui fait du bien. A moi aussi.
La vieille ne le contredit pas, elle l’accompagne dans ses souvenirs. Ces deux vieux ne se quittent jamais, ils sont ensemble dans le présent, dans le passé, et ils se cachent pour le rester dans l’avenir. La vieille me l’a faite courte : le vieux a failli faire péter l’immeuble où ils habitaient avant, les voisins et la mairie se sont ligués pour les dégager, ils ont entassé ce qu’ils ont pu dans leur bagnole et ils ont roulé. Ils ont roulé loin pour ne pas être séparés. Ils ont trouvé cette bicoque isolée qui marche à l’électricité. Ici personne ne les connaît, donc pas de risque qu’on les expédie à l’asiles de vieux. Le vieux conduit encore. Dans les magasins, il la ferme, c’est la vieille qui parle. Moi aussi je dois la boucler pour rester, mais on se calcule bien, la vieille a compris que je ne suis pas du genre à l’ouvrir. J’ai perdu mon téléphone dans la traque, personne ne peut me localiser. De toutes façons, je n’ai fait que dormir depuis que je me suis allongée sur leur canapé, il y a des semaines. Au début, j’ai pas mal hurlé dans le sommeil, tout revenait, comme si j’y étais encore. J’avais peur qu’ils me foutent dehors. Non, ces vieux n’ont pas peur de mes cauchemars. C’est moi qui flippais de ouf. Quand Hyacinthe s’approchait dans l’obscurité, dans ma tête je suppliais : « pitié, pitié, qu’à son âge il n’ait pas envie de me tripoter » ! Il venait simplement rajuster le plaid parce qu’à force de me débattre contre la nuit je m’étais découverte et ça caille chez eux. Je croyais aussi qu’ils se faisaient des trucs chelous quand ils restaient ensemble dans la salle de bain, j’avais entraperçu la vieille à poil. Ben non en fait, Marguerite ne peut plus faire sa toilette seule, alors c’est Hyacinthe qui lui donne sa douche, je les entends rigoler, ils n’arrêtent pas de se taquiner, ça doit rendre les choses plus simples.
Maintenant, j’essaie de les aider. Marguerite ne pose pas de question, elle me prête des livres. Hyacinthe m’apprend à jardiner, à bricoler, à cuisiner. Ils n’ont même pas la télé, mais j’aime le rythme tranquille des journées, on a du temps pour la beauté. Avec ces deux brindilles, je me sens en sécurité.
Ils ne parlent pas beaucoup, ils s’aiment. Ils ne parlent pas beaucoup, ils aiment. C’est que de l’amour ici. Tellement que ça me fait trembler, que ça me fait pleurer. Cet amour, c’est de la joie à l’état pur qui remplit mon cœur. Ici, je m’en fous que mes parents m’aient reniée quand ils ont su la sale pute que j’étais. Ici, je suis belle comme les fleurs du jardin.
***
Rosa
La nuit a été difficile. Iris s’est mutilée et c’est Lilas qui l’a retrouvée, nue, la poitrine en sang, zébrée de profondes lacérations.
Une nuit scarifiée de crises et de hurlements. Mes petites se coupent, mes petites se blessent. Elles en sont à ce stade de la souffrance psychique que seule la douleur physique qu’elles s’infligent les apaise.
Dans la journée, Iris avait cuisiné un diner succulent et des gâteaux pour un régiment. Elle a retrouvé le goût de ce qui est bon et le plaisir du partage. S’en prendre à ses seins est peut-être une façon de s’empêcher de retourner au turbin.
J’ai toujours peur pour mes petites fleurs. Depuis Kenza. Kenza a disparu il y a six mois, les flics ne la retrouvent pas. Dès le début avec elle, j’ai su que ce serait compliqué. Ce n’est pas dans son entourage qu’elle a été violée la première fois, c’est par amour qu’elle a consenti à l’être : elle a couché avec un producteur pour que son copain décroche la première partie d’un concert. Il a compris ce qu’elle pouvait lui rapporter, si amoureuse, si fragile, si facile à manipuler. Elle est arrivée ici après une descente de police dans l’hôtel où son Joris la prostituait.
Ce soir-là encore, il lui impose un client qui paye plus cher pour un rapport non protégé. A quatre pattes, soumise, elle sent le bout d’un pénis cogner violemment l’orée de son vagin sans parvenir à la pénétrer. L’homme la retourne, empoigne sa tête et lui enfonce son sexe mou dans la bouche en l’étranglant. Elle se débat, il la gifle, elle hurle. Joris fait irruption dans la chambre et la tabasse. Puisqu’elle n’a pas satisfait cet homme elle le sucera jusqu’à ce qu’il bande, pendant que son frère, qui attend son tour, la baisera gratuitement. Quand les flics débarquent, deux hommes s’acharnent sur ma petite inerte, presqu’hilare sous l’effet du protoxyde d’azote, tandis que le proxénète a mis les voiles.
Kenza est restée deux mois avec nous, mais Joris lui a juré qu’il l’aimait à la mesure de ce qu’elle sacrifiait. Du haut de ses quatorze ans, elle croyait avoir trouvé en lui l’amour de sa vie. Pour l’accompagner, il aurait fallu accepter qu’à quatorze ans, elle ait choisi un proxénète pour prince charmant. Je n’ai pas pu. Je l’ai perdue.
***
Marguerite
Les gestes de Jasmine trahissent sa délicatesse.
Sous ses airs sombres, cette gamine scintille comme les éclats du jour déclinant sur la mer. Elle irradie d’une lumière douce qui dissipe l’ombre de notre déclin.
Elle reprend conscience de son corps à travers le mien. Durant le tour de rein de Hyacinthe, elle m’a aidée pour la toilette. Elle a appris à respecter ma pudeur et à contourner mes résistances. Vieillir en institution condamne à subir la dissolution de son intimité dans une succession de mains étrangères. J’ai toujours choisi ceux qui m’ont touchée, plutôt mourir sur le champ que de laisser un défilé d’inconnus accéder à ma nudité ! Elle n’en dit rien, mais je sens qu’un défilé d’inconnus l’a gravement dépossédée. S’occuper de ma charpente délabrée l’apaise. Elle sourit quand je lui fais remarquer qu’elle est douée pour soigner.
Les gestes de Jasmine restaurent mon humanité parce qu’elle a compris que mon corps est un pan de ma dignité. Je sens que son âme est en train de réintégrer le sien et une joie sourde dilate mon cœur. On n’a pas besoin de beaucoup de mots ensemble ; elle sait que sa présence discrète est un enchantement ; elle sait aussi qu’hélas, elle ne va plus pouvoir rester nous enchanter.
***
Jasmine
Je préfère partir sans avoir à les regarder, voilée par la pénombre. Après avoir connu tant de noirceur, la nuit ne me fait pas peur. J’ai orné de quelques fleurs un petit mot dans lequel je leur dis juste merci de m’avoir rendu la vie.
J’ai complètement déconné, je les ai mis en danger ; ça me bouleversait que Marguerite et Hyacinthe ne se fassent que du bien. Joris et moi ce n’était pas du tout comme ça, j’ai réussi à m’échapper in extremis quand j’ai compris qu’il voulait me vendre à un autre mec. A cause de tout cet amour, ici, j’ai eu besoin de me rassurer. J’avais formé un couple avec Joris, je n’avais quand même pas rêvé en sentant qu’il m’aimait. Impossible de me résoudre à n’avoir été pour lui qu’une marchandise. Je voulais croire encore à une embrouille que j’aurais mal comprise.
Avec leur téléphone je l’ai appelé, je me suis repris la claque de la vérité. Il veut me crever ; par ma faute il s’est fait démonter. Il m’a bombardée de messages de menaces. On l’a bloqué, mais avec le numéro, il saura accéder à l’adresse et il va me retrouver. Pas question d’aller voir les flics, ils verraient tout de suite que ces deux vieux ne sont plus tout à fait dans la réalité, que leur baraque est aussi déglinguée qu’eux. Ils retireraient à Hyacinthe son permis de conduire, ils les signaleraient aux services sociaux. Séparer Hyacinthe et Marguerite, les mettre loin de leur jardin, ce serait les tuer tous les deux. Il ne faut pas attirer l’attention sur eux. Quand on s’aime à ce point, on doit rester à l’abri du monde. Je vais les y laisser.
***
Rosa
Ma petite se tient devant la porte. Je l’ai tellement attendue que je ne peux croire ce que mes yeux me renvoient. Pendant que mon esprit résiste en redoutant un mirage, tout en moi se décompose dans ce miracle.
Ma petite espérée se tient dans mes bras, mes larmes baignent son visage, les siennes coulent dans ma nuque.
Ma petite me serre contre elle, nos cœurs incandescents palpitent l’un sur l’autre.
« —Kenza, ma grande, tu es là… »
Elle recule d’un pas et me dévisage gravement.
« —Kenza c’était dans mon monde d’avant, je suis Jasmine maintenant. »
***
Cette nouvelle est dédiée à l'équipe de la Villa Préaut et à toutes les petites...
