Ma première nouvelle...

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La bouteille à la mère

 

D’une main, je serre celle de Karine. De l’autre, je m’accroche à la pierre magique de Momo cachée dans mon manteau.

Karine, Momo, les autres enfants et le chat Mozart c’est ma nouvelle famille, mais je ne les connais pas encore très bien. La mienne a été pulvérisée. Avant j’avais un papa, une maman, mon petit frère Nino et le bébé. Tout ça c’est fini. Tout le reste aussi. Mes cours de piano, mes amies –même si je n’avais pas le droit de les inviter– et mon amoureux secret, qui va m’oublier parce que je n’ai pas osé lui dire que je l’aime.

De toutes mes forces, je serre la main de Karine, mes ongles s’enfoncent dans sa peau ; je dois lui faire mal, pourtant elle ne me lâche pas. Chez mes parents, j’étais grande et je surveillais tout pour que tout soit parfait. Mon papa ne supporte pas la médiocrité, donc avec maman et Nino c’était très compliqué. Maman est incapable de tenir la maison, incapable d’éduquer Nino, incapable de s’occuper du bébé. Je devais tout surveiller. Je pense qu’elle est idiote, d’ailleurs elle a fait des études qui ne servent à rien. Elle ne comprend jamais ce que papa demande, elle lui répond, comme pour faire exprès de déclencher sa colère. Nino est pire encore. Alors que je suis la première de ma classe, avec des A dans toutes les matières, il ne récolte que des C et des D. En plus, il agresse les autres, il tape les filles et les touche dans la culotte. Il a même insulté les maîtresses de « sales putes ». Je croyais que le bébé allait tout arranger, mais pas du tout. Il est nul ce bébé. Cette famille bizarre, malgré tout c’était la mienne et elle me manque. J’ai des larmes, le soir dans ma nouvelle chambre, quand Karine éteint la lumière après l’histoire et le bisou. Il arrivait aussi à maman de nous lire des contes et de nous faire des câlins.

Chez moi, j’étais grande ; chez Karine et Momo, je suis redevenue petite. Je serre fort la main de Karine car je suis une toute petite fille plombée de trouille, en marche vers une école inconnue, une classe étrangère, une maîtresse qu’elle n’a jamais vue. Tout est nouveau pour moi, mais la nouvelle, celle qui débarque au milieu de l’année quand les habitudes sont prises les amitiés nouées, c’est moi.

C’est à cause de moi tout ça, à cause de moi que ma famille a volé en éclats. Pourtant, je ne voulais pas que ça se passe ainsi, parce que je ne suis plus rien et qu’on m’a tout pris. La pierre de lumière de Momo scintille dans ma poche comme une étoile secrète, elle me guidera peut-être.

                                                                      ***

 

Un mois plus tôt

Je tiens la main de Claire.

Ils se sont tous précipités vers la grille dès que la sonnerie a retenti. Pas moi. Souvent maman n’y est pas, alors mon ventre se tord et ça dégouline en moi. Malgré l’odeur, je fais comme si de rien n’était, mais parfois ça déborde de ma culotte et les autres se moquent.

Quand maman se transforme en zombie, elle ne peut pas quitter la maison. Son visage fond en un masque de chair parsemé de boursoufflures monstrueuses, comme dans les films d’horreur que papa montre à Nino. Elle reste enfermée dans sa chambre, on l’entend gémir pendant que le bébé hurle dans son berceau.

Les nuits de terreur, Nino vient se glisser dans mon lit. Pour passer de sa chambre à la mienne, il voit nécessairement ce que j’entends seulement : les images des cris et des coups. Les nuits de terreur, moi je meurs. Le bébé aussi. Lorsqu’il perçoit la voix de mon père, le bébé s’enfonce en lui et s’absente de la vie. Mon corps se contracte, se durcit. Je plonge en apnée jusqu’à cette brèche dans ma conscience, cet abîme ouaté où les coups et les cris ne résonnent pas. Je sombre aux confins du néant, et quand j’en sors, au réveil, Nino est parti, mon lit est souillé et ma mémoire trouée.

Je serre la main de Claire. J’imagine que la directrice l’a convoquée parce que Nino a encore fait des bêtises ; mais non, elle le tient de son autre main et nous laissons l’école derrière nous. Claire a dit à mes parents qu’elle vient à cause des voisins et de la maîtresse de Nino. C’est juste un prétexte et c’est faux. En vrai, c’est parce que l’été dernier j’ai écrit une lettre que j’ai jetée à la mer, roulée dans une bouteille bien fermée. Une bouteille en plastique, bien-sûr, qui flottait sur la crête des vagues ; pas une bouteille en verre comme dans les histoires pour les gamins, elle se serait brisée contre les récifs !

Chère personne qui reçoit cette lettre,

Je m’appelle Thaïs Taillefer, j’ai 8 ans, je suis très sage, mais ma famille a besoin d’une nouvelle maman. La mienne est hors d’usage ou périmée. En tous cas, elle n’y arrive pas et papa va tuer le bébé dans son ventre. Elle n’obéit pas, ne fait rien comme il faut, alors elle finit par terre avec des coups de pied partout. On est en vacances, papa ne travaille pas la journée, donc c’est dangereux. J’ai très, très peur. Il faut vite la remplacer. On habite 16 impasse des soupirs à Montargue, on est riche, papa gagne très bien sa vie et est souvent gentil. Je t’attends, viens-vite s’il te plaît.

Evidemment, Claire fait comme si elle n’avait rien reçu, c’est un secret entre nous, inutile d’en parler. C’est une super candidate, elle a tout de suite compris ce qui se passe chez nous.

Je serre la main de Claire, fort comme l’angoisse qui cogne dans mon cœur. On ne prend pas le chemin qui mène chez nous. Quelque chose en moi murmure depuis longtemps que ça ne pouvait plus durer.

Quelque part, un juge a décidé de nous éloigner de nos parents, Claire ne va pas remplacer maman. Nous sommes assis tous les trois dans son bureau. Dans les mains de Nino, deux jouets s’entrechoquent, des personnages Disney qu’il frappe brutalement l’un contre l’autre, mais je sais qu’il écoute aussi attentivement que moi, même si je flotte au-dessus de nous comme un petit oiseau prisonnier qui se blesse les ailes au plafond. On ne va plus jamais rentrer à la maison. C’est la fin du monde ; comme l’eau sale du bain, ma vie est aspirée par un syphon. Le bébé va dans une pouponnière, Nino dans un foyer et moi dans une autre famille. C’est de ma faute, à cause de cette stupide lettre que je n’ai pas pu m’empêcher d’écrire.

                                                                     ***

 

Je me cramponne à la chaise sur laquelle je suis assise. Je m’y accroche de toutes mes forces, les yeux fermés, la mâchoire crispée ; ça sera peut-être moins douloureux quand Momo la projettera par terre. Je ne lui réponds pas, je ne sais pas quoi répondre. Je sais que quoi que je réponde, je n’ai aucune chance. Le craquement des os, les jets de sang par le nez, je connais. Pas la douleur puisque j’y ai échappé jusqu’à maintenant : c’est Nino que papa interrogeait. Lorsque papa rentre du travail, nous devons nous précipiter pour l’accueillir, mais il ne faut pas se jeter dans ses bras même s’il les ouvre. Il ne faut pas s’emballer quand il rit, quand il nous embrasse, quand il offre des fleurs à maman. Papa a besoin de calme parce que son métier est stressant, un détail contrarie son enjouement.

Momo me demande de nouveau si j’aime le tajine de Karine. La peur s’infiltre dans chaque interstice de ma peau. Je suis désarticulée. A table, plus la voix de mon père s’adoucit lorsqu’il questionne Nino sur la cuisine de maman, plus sa fureur se déchaîne quand la réponse ne correspond pas à son opinion. Nino ne sait jamais s’il doit apprécier ou pas, il tremble de partout. Papa s’acharne soit sur lui, soit sur maman, si Nino aime quand il n’aime pas, ou n’aime pas quand il aime. Il écrase leur tête dans l’assiette jusqu’à l’étouffement avant de les jeter par terre sur leur siège. Maman n’arrive pas toujours à retenir ses larmes si c’est Nino qui prend. En la voyant pleurer, papa la gifle, l’insulte et ça dure plus longtemps. Papa est beaucoup plus grand que nous et sa hargne sans limite. Momo est encore plus costaud que papa. Il se rapproche, la terreur bloque mon souffle, les crampes déchirent mon ventre ; ça coule, ça coule et ça pue sous moi. Momo recule, Karine approche. Depuis que je suis chez eux ça n’arrivait plus. Je reste figée, immobilisée, collée à la chaise ; engluée dans cette merde en moi, cette merde du monde d’autrefois. Je n’en sortirai pas. Mon existence est une répétition ; ma vie, une malédiction.

                                                                      ***

 

Je caresse le chat Mozart. Il est tout chaud contre moi. Je m’allonge près de lui, il se niche dans ma nuque, grogne de plaisir dans mon oreille tandis que je lui gratte le ventre. Son ronronnement chatouille mes tympans et me démange depuis l’intérieur ; il miaule et je ris, je ris et je roule avec lui sur le tapis. Lorsque le chat Mozart sent la tristesse, il se blottit contre moi. Sa douceur la fait fondre, comme le piano du concerto 21, qui nous ravit tous ici. Mozart n’aurait pas survécu chez mes parents. Si on l’avait aimé, mon père l’aurait étripé.

Momo vient s’assoir à côté de moi et sourit.

—Tu sais Momo, j’ai eu un B, mon premier B… mais avec mini Momo, c’est une fête !

—Il est vraiment trop fort ce chat… mais ça va ?

Son visage intrigué, le voile fugitif d’inquiétude dans ses yeux renforcent mon hilarité.

—Thaïs, tu es certaine que ça va ?

Le grand Momo, Momo si costaud me dévisage avec une forme indéfinissable de bienveillance. Dans ses yeux, quelque chose que je n’ai jamais vu avant ; quelque chose de lent, qui dilate mon cœur, s’ancre dans mon ventre et déborde dans mon âme ; quelque chose d’infiniment sûr. Dans le regard de Momo, cette lumière calme distille un immense soulagement ; la paix au fond de moi.

Dans un long sursaut, tout mon corps se relâche et la joie, la joie coule à mes yeux ; une joie intense que je ne connaissais pas.

—En plus, c’est un B injuste. Dans une rédaction on devait raconter un conte avec un dragon, soit d’après un livre, soit en l’imaginant. La maîtresse n’a pas voulu croire que j’ai inventé mon histoire.

Le grand Momo, Momo le costaud fronce les sourcils.

—Je peux aller lui parler…

—Non, Momo, je te jure, ça va. J’ai eu un B et ça va… je n’en reviens pas !

                                                                ***

 

Je serre fort Karine dans mes bras. Je hoquète, en pleurs et en sueur. Mes cris ont déchiré la nuit. Lorsque j’ai émergé du cauchemar, elle était à mon chevet. Malgré la pénombre, je sens l’immensité bleue de son regard. Hier soir, elle m’a appris que je vais revoir ma mère.

Le ciel paisible dans les yeux de Karine dissipe la tornade effrayante qui gronde en moi. Les images ont perforé ma mémoire et éclaté douloureusement dans ma tête. Je tremble encore de ce que j’ai vu. Dans ce monde nouveau auprès de Karine et Momo, j’apprends à rêver, j’apprends à penser, j’apprends à parler. Chez mes parents, j’étais murée dans le silence. Quand il n’y a pas de mots pour comprendre puis pour dire, on peut juste subir. Karine me serre fort dans ses bras et la parole s’étire du fond de moi. Je murmure à son oreille ; je raconte les souvenirs oubliés.

Arrachée au sommeil par le hurlement de Nino, je me précipite pour le ramener dans ma chambre. Il est prostré sur le seuil de celle de mes parents, blême comme un petit fantôme immobile. Je saisis sa main, mais il me faut quelques secondes pour parvenir à le tirer vers moi. Je vois ce qui le fige. Papa nous fixe avec amusement, un sourire cruel fend son visage. Sur la télé, le zizi d’un monsieur s’agite dans la zézette d’une dame. Le corps nu de papa est ancré brutalement dans celui de maman. Ses poignes sont accrochées au cou de maman qu’il étrangle en hurlant : « alors sale pute, c’est bon, tu aimes ça, sale pute ? »

Papa nous sourit encore avant de gifler maman qui revient à elle en suffoquant.

Karine s’allonge dans le lit à côté de moi et caresse mes cheveux collés de morve et de larmes. Maman ne le faisait pas parce qu’elle ne le pouvait pas. Dans le regard de Karine, la mer et le ciel se rejoignent. Je m’envole dans cet horizon-là.

                                                                    ***

 

Je serre la pierre magique de Momo pour la dernière fois.

Maman ne se précipite pas, elle me laisse le temps de la rejoindre. Claire, qui a continué de l’accompagner, nous regarde nous retrouver. Je vais l’embrasser. Face à maman quelque chose me retient ; le passé me ligote. Quand elle ouvre ses bras, je saisis sa main, j’y glisse le caillou brillant et je lui explique qu’il est pour elle, maintenant, parce que je n’en ai plus besoin. Son regard s’allume et scintille comme la pierre. Les yeux de maman ne sont pas comme ceux de Karine, les plus beaux calots de la terre ; ceux qui n’existent dans aucun sac de billes. Les yeux de maman sont aussi sombres que les miens, et comme les miens, ils ont la force de l’orage et la résistance du charbon. Une larme y perle, une lame nous emporte et nous jette l’une contre l’autre.

Dans la poussette, le bébé gazouille. Timidement, je m’approche. Le bébé sourit et tend ses petits bras. Le bébé, c’est ma petite sœur Chloé. Maman a quitté papa, Chloé a pu revenir auprès d’elle. Moi, j’attends de savoir parfaitement jouer le piano du concerto 21 avant d’y songer. C’est difficile, Mozart, ça va prendre du temps. J’ai tout le temps. Je serre Chloé dans mes bras, son petit corps gigote contre moi, il n’y a plus un gramme de peur dans son cœur palpitant. Le mien est soulevé par un élan d’espérance : je fais confiance à maman pour la première fois.


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4 Commentaires

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Envoyé !

Betty
20 SEPTEMBRE 2026 à 11:39

Une écriture posée délicatement qui se met au service de l’enfant en détresse , qui devient le porte parole du ressenti de l’enfant en souffrance physique, psychologique et nous sensibilise à l’effroi de l'abîme dans lequel se glissent ces petits êtres.
Merci pour ce partage .

Marie Thérèse
19 SEPTEMBRE 2026 à 18:30

Très belle écriture comme toujours
Une nouvelle pleine d émotions
Merci pour ce moment

Dathima
19 SEPTEMBRE 2026 à 10:04

En lisant cette nouvelle, mes pensees filent vers la Bretagne oû deux tres belles personnes ont choisi d’ouvrir leur famille pour devenir famille d’accueil. Je les ai observe agir avec deux jeunes jumeaux confiés par l’aide sociale à l’enfance. J’ai admire l’humanité de ce couple qui comme Karine et Momo ouvrent leur famille et leuŕ tendresse à ces petits qui ne peuvent la trouver dans leurs familles d’origine.

Manucoim
18 SEPTEMBRE 2026 à 21:42

J'ai la gorge serrée , la souffrance des enfants malmenés par ceux qui devraient les protéger
Que de cicatrices sur la peau des adultes qu'ils deviennent
Pour éviter la folie en pensant à tous ces enfants que je connais pas , je me concentre sur ceux que je cotoie et j'essaie de leur inspirer la confiance que les adultes ne m'ont pas inspirée dans mon enfance
Donner ce qu'on a pas reçu....

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